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Japon, estampe (fin 19ème)

 

 

Extrait de « Du jûjutsu au jûdô, ou du particulier a l’universel, un exemple de changement durant l’ère meiji » article de Françoise Champault, pensionnaire à la maison franco- japonaise. in: EBISU, n. 16, 1997. pp. 69-94.

 

 

 

Arts martiaux Bruxelles / Jigoro kano

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand Kanô lança son style en l’appelant jûdô, les termes les plus répandus pour désigner le combat à mains nues ou faiblement armé étaient jûjutsu et yawara., le premier caractère de jûjutsu signifie souplesse, le deuxième, technique. Yawara s’écrit avec le même caractère que le jû de jûjutsu. Il s’agit d’un terme purement japonais, alors que jûjutsu est un mot de prononciation sino-japonaise. Pour cette raison, jûjutsu a une nuance légèrement plus officielle, plus «sérieuse» que yawara . Le terme générique désignant l’ensemble des arts de combat était bugei (gei: art, bu; : guerrier) ou bujutsu. Ce n’est qu’avec la montée du militarisme et la moralisation à outrance des arts de combat que le mot budô, bien connu des amateurs de sports de combat à l’étranger, devint d’usage fréquent.

 

A l’origine, de nombreuses appellations faisaient référence au même art, kumi.uchi, torite, kogusoku (littéralement, kumi.uchi: «combat corps à corps» (kumu : lutter, utsu : frapper), torite : «prendre les mains», kogusoku : armement léger), etc., puis l’intérêt s’était déplacé des caractéristiques extérieures de l’art au principe qui sous-tendait les techniques : la souplesse, inspirée par les adages des classiques chinois, qu’il s’agisse de «la souplesse vainc la force» de Sanryaku ou du «le plus souple au monde domine le plus fort» de Lao-Tseu. Le Yôshin-ryû ou «école de l’esprit du saule» s’inspire par exemple de l’image du saule dont les branches, d’apparence faible, ploient sans se briser sous le poids de la neige. Certaines écoles utilisèrent parfois le mot jûdô, c’est à dire littéralement «voie de la souplesse». 

 

On voit apparaître le terme dans un document du Jikishin-ryu dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, ainsi qu’au début du XIXe, dans un traité du Kitô-ryû. Toutefois, d’autres mots étaient employés parallèlement à jûdô, qui n’apparaît en définitive que comme un terme élégant pour désigner le jûjutsu. Kanô Jigorô se révèle être le premier à avoir utilisé le mot en lui donnant un sens et un poids particuliers. Il précisa clairement que pour lui jûdô avait une implication plus profonde que kadô, un des termes utilisés pour désigner l’art des fleurs, et que «dô» avait pour lui le sens de «voie fondamentale». Mais l’homme cultivé et fasciné par la démarche scientifique qu’était Kanô semble avoir pensé à la possibilité d’autres appellations. Dans sa conférence de 1889, après avoir critiqué la tendance du jûjutsu de l’époque, il expliqua qu’il n’avait pas opté pour les néologismes jûrigaku ou jûriron, car ces mots, dont les suffixes, comme Terada le note, évoquent l’occidental «-logie », auraient pu faire penser que sa discipline était entièrement nouvelle. Il voulait au contraire tenir compte des mérites des anciens, et avait, pour cela, choisi un nom qui existait déjà.

 

Les écoles de combat créées avant l’ère Meiji portent souvent le nom de leur fondateur (Takeno.uchi-ryû, Sekiguchi-ryû, Shibukawaryû, etc., pour ne citer que des écoles de jûjutsu). D’autres vantent leur efficacité (Muhimuteki-ryû «l’incomparable école sans rivale» (bâton) Musô Jikiden Eishin ryû «l’école de la transmission directe incomparable d’Eishin» (sabre). Certains noms font référence à un épisode lié à la création du style, et comme beaucoup sont censés avoir été créés à la suite d’un rêve du fondateur au cours d’une retraite dans un temple ou un sanctuaire, le mot musô «rêve» (à ne pas confondre avec l’homophone musô «sans pensée») apparaît fréquemment. Enfin, nombre d’appellations affichent la philosophie de l’école, ou ses références religieuses : Shin no shintô-ryû « la véritable école shinto », Yôshin-ryû «l’école de l’esprit du saule», Tenjin shin.yô-ryû «la véritable école du saule des dieux du ciel», Jikishin-ryû « l’école de la foi directe »…

 

 judo Bruxelles / takagi

Le nom officiel de la discipline de Kanô est Kôdôkan jûdô. Kôdôkan est le nom qu’il donna à son dôjô, c’est-à-dire à l’établissement où était enseigné et est toujours enseigné son style. Malgré les déménagements il ne changea jamais de nom. Kôdôkan ne désigne donc pas un lieu physique, mais une institution. Littéralement, Kôdôkan signifie l’établissement (kan) où est enseignée (ko) la voie (). Les noms des établissements où étaient enseignés les arts de combat utilisaient fréquemment le caractère (bu, guerrier) (Kôbusho, Renbukan, Genbukan…). En choisissant de ne pas employer ce caractère, mais celui de «voie», Kanô revendiquait d’office qu’il ne s’agissait pas d’un établissement pour apprendre de «simples techniques», mais d’une institution à visée morale. Il est par ailleurs impossible qu’il n’ait pas eu à l’esprit l’école de même nom du fief de Mito, créée en 1841 par le très nationaliste Tokugawa Nariaki, partisan de l’empereur et de l’expulsion des étrangers. La graphie utilisée par Kanô pour kô diffère mais les deux sont de sens proche.

 

C’est sans doute parce qu’il éprouva la nécessité de marquer une différence avec les styles qui, avant lui, avaient utilisé le mot jûdô qu’il choisit Kôdôkan jûdô comme nom officiel de sa discipline, mais lui-même dans ses discours ou ses écrits employait fréquemment jûdô, sans qualificatif précédant le mot. Ce faisant, il présentait sa discipline dans un esprit hégémoniste, non pas comme un style de jûjutsu, ou une école parmi d’autres, mais comme étant LE jûdô. Cependant, le terme ne s’ancra pas tout de suite dans les mœurs bien entendu, et pendant longtemps, on parla de Kanô-ryû ou «style de Kanô» ou encore de Butokukai-ryû, style de la Butokukai où était enseignée sa discipline. En 1889, Kanô n’avait pas encore formulé définitivement les principes fondamentaux de cette «voie» qui lui tenait tant à cœur, mais parlait déjà d’élévation de la vertu, d’exercice de l’intelligence et d’application de la théorie du combat (shôbu no riron) à tous les domaines de la vie quotidienne.

 

 

 

Porche du Kodokan en 1882

 

 

(13) Le siège de la Butokukai se trouvait à l’intérieur de l’enceinte du sanctuaire de Heian, érigé pour commémorer le 1100ème anniversaire de l’instauration de la capitale à Kyoto. Le but de l’association était d’encourager la pratique des arts de combat et de développer les vertus guerrières. L’association utilisa le tissu de l’organisation policière, et devint, vers 1907, une organisation d’envergure nationale, avec des sections locales dans tout le pays dont les directeurs étaient les préfets des départements.

 

(14) Ancien traité militaire chinois en trois livres, inspiré par la pensée taoïste. Souvent attribué au personnage légendaire Kôsekikô, celui-ci l’aurait donné à Chôryô(? -161), qui aurait lui-même, grâce aux vertus de l’ouvrage, brisé la dynastie des Ts’in pour fonder celle des Han; mais le traité est vraisemblablement plus tardif.

 

(15) Nihon Budô taikei, Tome 10, p. 223. Terada Tôru (Michi no shisô, Tôkyô, Sôbunsha, 1978) note que lorsque les Japonais parlent de kadô, sadô, shodô pour désigner l’art des fleurs, du thé ou de la calligraphie, «dô » n’a pas d’implication très profonde et dégage davantage l’idée de «monde» que celle de «voie ». Il fait remarquer par ailleurs que les discussions au sujet des appellations utilisant l’idée de voie, dô, ou de technique, jutsu, ne pouvaient survenir que dans le monde des arts de combat. Les autres arts, art du thé, des fleurs, du nô, étant tous éloignés du domaine utilitaire, ne pouvaient être considérés comme arts qu’en fonction de leur caractère esthétique, et donc d’une dimension éthique, puisque corps et esprit sont également mis en jeu dans la technique. Dans le cas des arts de combat, au contraire, si le sujet possédait une technique (jutsu) lui permettant de vaincre à coup sûr l’adversaire, il lui était possible d’en faire une source de revenus. C’est l’arrière-plan qui explique pourquoi Kanô insiste sur dô. 

 

 

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